Dr Patrick Hugues
Chirurgie esthétique et psychiatrie.

Dans sa définition comme dans son étymologie, la chirurgie esthétique est autant une chirurgie du corps qu'une chirurgie de l'âme.
L'esthétique est la science du beau et du sentiment qu'il fait naître en nous, autrement dit, c'est un jugement porté sur une forme.
La demande esthétique est de solutionner un problème subjectif et psychologique, cela peut paraître inhabituel pour un chirurgien mais reste légitime au vue de la définition de la santé de l'O-M-S. "La santé est un état de parfait bien-être physique, mental et social".
L'image corporelle a valeur de témoin de la permanence du soi
et représente la référence du sentiment d'identité.
A l'extrême les sujets narcissiques vont confondre le moi corporel
et le moi psychique et vont investir leur corps de telle manière
qu'ils deviennent intolérants à la moindre imperfection
physique et ne supportent pas de vieillir. Cette tendance est amplifiée
par la pression des média, nous vivons une époque où
l'idolâtrie de la beauté, de la jeunesse et du progrès
technique a remplacé la religion, nous laissant sans réponse
La demande esthétique n'est pas une simple quête de beauté
la disgrâce dont est victime un sujet le déprécie
aux yeux des autres. Chacun dans la vie courante a tendance à juger
autrui et à apprécier sa personnalité en se fiant
à son apparence au moins dans un premier temps. Le regard de l'autre
qui nous juge comme objet digne d'être aimé est une promesse
de jouissance ou un aveu d'indifférence. Certains sujets souffrent
d'angoisse sociale (sentiment de honte), vivent sous la dépendance
du regard de l'autre dans la crainte de perdre leur amour. Ainsi, l'estime
de soi dépend souvent des autres.
Il existe une discrimination esthétique
dès le plus jeune âge. Des chercheurs étudièrent
un groupe d'étudiants :
Ils leur présentent un petit délit scolaire commis par une
élève de 7 ans en y adjoignant une photo. Pour le même
délit, si la fillette est vilaine, on la juge coupable récidiviste.
Elle est ravissante, on lui accorde toutes les circonstances atténuantes
"c'est un accident". Inévitablement, nous créons
un lien entre la morale et la beauté.
Il existe schématiquement cinq modes de décompensation psychiatrique
en postopératoire.
• La décompensation dépressive
s'observe chez des personnalités fragiles qui avaient tenté
de résoudre un problème affectif de perte d'objet (deuil,
divorce). L'intervention peut révéler la dépression
sous-jacente.
• La fixation névrotique sur
telle ou telle partie du corps "cristallise" l'angoisse et l'exclue
du champ de la conscience. L'intervention inopportune peut décompenser
la personnalité et provoquer des crises d'angoisse, un effondrement
dépressif ou bien un déplacement sur une autre partie du
corps avec émergence d'une nouvelle demande.
• Tout déplacement du cadre de référence du
soi (image corporelle = identité) risque de plonger brutalement
un sujet fragile dans une psychose délirante aiguë avec sentiment
de dépersonnalisation et thématique délirante riche
et variée.
• Le paranoïaque ayant investi au départ le chirurgien,
à l'égal de Dieu peut brutalement vivre l'intervention esthétique
comme un échec voulu par le chirurgien. Le malade demande réparation
dans le meilleur des cas par voie de justice, dans le pire des cas, il
passe à l'acte de manière violente sur la personne du chirurgien.
• Les dysmorphopathies étaient
auparavant improprement dénommées "dysmophophobies".
Ces dernières recouvrent en réalité la phobie de
la malformation de l'autre (la phobie vraie étant la crainte de
rencontrer un objet externe au corps). La dysmorphopathie qui nous intéresse
est une fausse appréciation de tout ou d'une partie de l'apparence
corporelle pouvant aller jusqu'au délire. L'idéal de perfection
ne sera jamais atteint, l'intervention ne peut que décevoir et
risque de confirmer ou d'ancrer dans le réel, la pathologie.
Il est souhaitable de suivre un certain nombre de règles simples
afin d'éliminer les risques de décompensation psychiatrique
ainsi que les candidats à la dépression.
a. fait parler et écouter le demandeur.
• Recueillir des éléments biographiques
• Mener une enquête discrète en interrogeant si possible
l'entourage immédiat (parents, conjoints)
• évaluer les conditions de vie du sujet
• Repérer la demande vague et peu convaincants, certains sujets
passifs sont essentiellement motivés par l'entourage
• éliminer les patients déçus par une ou plusieurs
interventions antérieures
b. il est important de respecter un délai,
le temps est un moyen diagnostique. Un sujet trop pressé est un
candidat aux interventions itératives et à l'échec.
c. il faut se méfier de la demande qui
n'est pas justifiée par l'importance objective de la disgrâce
et du sujet qui met tous ses échecs sur le compte de son aspect
physique.
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